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Eleinad
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06 mars 2006
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Comme tous les vendredis soirs, vers dix neuf heures, Louise dégustait un thé Earl Grey. Ce soir-là, l’air embaumait le printemps. Le lilas pourpre, le seringat et le chèvrefeuille de la cour du Centre Culturel Suédois parfumaient tout le quartier. Pas un bruit de voiture. C’était étrange. “ Tout le monde a dû partir en week-end, songea-t-elle. ” Elle se prit à soupirer d’aise à cette pensée. La ville pour elle toute seule, un vrai rêve ! Elle ouvrit plus largement la fenêtre, se rassit dans son fauteuil préféré sur lequel s’étalait une couverture blanche et moelleuse. Elle aimait attendre la nuit ainsi. Quand le froid la gagnerait, elle s’envelopperait du tissu de mohair. “ Sur le noir, ce n’est pas raisonnable, aurait dit le valet de chambre de son père. ” Il aurait même ajouté : “ S’habiller en noir, à votre âge, ce n’est pas normal. Vous avez eu l’air d’une jeune veuve dès le lycée ! ” Elle soupira à nouveau. Jack Vettriano lui manquait beaucoup. Il avait veillé sur son enfance de façon quasi maternelle. Ses parents, trop occupés par leur vie professionnelle et mondaine, faisaient entièrement confiance à ce jamaïcain, fou de reggae qui organisait avec un soin jaloux le confort de toute la maisonnée. Fulgence, la cuisinière et Marie, la femme de chambre, toutes les deux auvergnates, avaient hurlé de frayeur en lui ouvrant la porte. Mais “ Monsieur l’avait choisi. ” Quelques mois plus tard, il charmait leurs soirées en contant ses voyages à travers le monde. Il avait coupé ses tresses, abandonné son béret et endossé un costume sombre. Son sourire éblouissait la maison. Louise pensait que c’était lui qui faisait lever le soleil. D’ailleurs, elle le pense toujours. Désormais, il vieillit doucement en compagnie des parents de Louise. Le reggae rythme toujours sa vie. Il a laissé pousser ses cheveux, les a tressés, a recoiffé son béret rouge, jaune et vert. Les amies de sa mère ne jurent que par lui. “ Il est si exotique ! ” Les idiotes. Si elles savaient quel homme exquis il est ! ” Fulgence avait bien compris, elle qui l’a vite accueilli dans sa vie, dans son lit et lui a donné six beaux enfants, des rastas auvergnats amateurs d’aligot et de rhum. Et son esprit dérivait ainsi dans le soir tombant sans réellement s’accrocher à quelque pensée que ce fût. Les graviers crissèrent. Elle redressa la tête, fronça les sourcils pour mieux voir. Un homme marchait dans le jardin suédois. Il ne pouvait l’apercevoir car elle n’avait allumé aucune lampe. Il la devina et regarda dans sa direction. Il appuya sur l’interrupteur du porche devant lequel il se tenait, comme pour se mettre en scène, un objet à la main. Objet qu’elle n’identifia pas tout de suite. C’était à peu près carré et la lumière se reflétait sur ce qui semblait être du métal. Nerveusement, il tirait sur une languette et la relâchait. Le petit bruit sec lui apprit que c’était un mètre à enroulement automatique. Inexplicablement, elle se sentit soulagée.
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Eleinad
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05 avril 2006
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C’était Jack qui lui avait appris : ne rien laisser dans le non-dit, dans le non-su. Elle se leva, alluma les appliques qui baignèrent le salon d’une lumière dorée. Elle se pencha par la fenêtre et héla l’homme : “ Que faites-vous là ? Qui êtes-vous ? ” Interloqué, il recula, comme pour s’enfuir, laissant tomber son mètre. Il se baissa, le ramassa et répondit : “ Je suis le jardinier. Je m’appelle Henri. Je viens mesurer…et puis zut ! Je sais même pas qui vous êtes. Z’êtes flic ? - Non. Excusez-moi. Je m’appelle Louise et j’ai eu un peu peur en vous voyant apparaître.
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Eleinad
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08 mai 2006
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- Parce que vous croyez peut-être que le lilas, le seringat et le reste poussent tout seul ? Que les massifs se plantent par magie ? Que… - Ça va, ça va l’interrompit-elle. Vous avez raison, j’aurais dû me douter qu’il y avait un jardinier. Bonsoir. - Bonsoir Mademoiselle Louise, répondit-il d’un ton légèrement ironique. Contrairement à son habitude, elle ferma soigneusement les volets et la fenêtre. Après avoir tiré les rideaux, elle se coucha. Son sommeil fut agité. Elle rêva d’un être qui courait au milieu d’un troupeau de girafes. Tantôt homme, tantôt gnome, toujours noir, apeuré, en quête d’un refuge qu’elle savait hors de sa portée. Il ressemblait à Henri. Elle assistait impuissante à cette course désespérée, désordonnée et sans issue. Le lendemain matin, elle n’alla pas travailler et se présenta au Centre Culturel. Sa demande de rencontrer Henri ne sembla surprendre personne. L’hôtesse d’accueil l’appela. Surpris de voir Louise, il ne répondit pas tout de suite à son invitation d’aller déjeuner ensemble dans le bar à vins tout proche. Elle crut même qu’il allait refuser. Contre toute attente, il accepta et fut à l’heure.
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Plummot
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09 mai 2006
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Il était habillé d’une manière, comment dire, plutôt désordonnée. Un pantalon de lin clair un peu trop court, laissait deviner des chaussettes de couleur sombre mal assorties. Ses mocassins marron qu’un manque flagrant d’entretien avait rendus ternes, n’avaient pas dû figurer dans aucune revue traitant de la mode depuis plusieurs longues années. Sans doute les réservait-il pour les grandes occasions, car malgré leur ancienneté et leur manque d’éclat, les mocassins paraissaient encore en bon état. Enfin, un lourd gilet de laine mauve strié de fines rayures vertes, que Louise estima inapproprié à la douceur de la matinée, complétait ce qu’il convenait d’appeler une « panoplie ». Il s’installa en face de la jeune femme, l’air emprunté, ses gestes presque maladroits. Avait-il l’habitude de fréquenter ce genre de lieu, ou pire, de répondre aux invitations du genre de jeunes femmes qu’était Louise ? Cette dernière en douta et l’accueillit avec son sourire le plus complaisant qui soit. Celui dont elle savait qu’il illuminait son visage, et rendait sa beauté plus avérée. Du moins c’est ce que certains de ses derniers courtisans lui avaient confié. Et elle avait eu la faiblesse de croire qu’ils étaient sincères ! Pourquoi en aurait-elle douté ? Henri ne prononça pas un mot, se contentant de trimbaler son regard troublé sans jamais trouver l’endroit où le poser paisiblement plus de trois secondes d’affilée. Louise examina ses mains. Elles avaient l’air fortes, avec des doigts épais et souvent mutilés par des cicatrices, ce que la jeune femme estima logique quand, comme lui, on travaille la terre. C’est elle qui enfin entama la conversation. -Alors Henri…..
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Eleinad
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09 mai 2006
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-Alors quoi? C'est plutôt à moi de vous demander : pourquoi cette invitation ?" Elle répondit la vérité: elle avait cédé à une impulsion. Ils passèrent deux heures très agréables à déguster et discuter. Elle lui raconta son rêve. Il rit beaucoup : “ Comment savez-vous que j’ai travaillé dans un zoo et que j’aime les girafes ? Que je vais les revoir chaque fois que je suis triste ? ” Le rire de Louise se mêla à celui de Henri. Brutalement, l’idée de mêler aussi leurs vies s’imposa à elle. Cette soudaineté l’angoissa et la réjouit tout à la fois. Ils fixèrent la date d’une autre rencontre.
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Eleinad
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06 juin 2006
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Il ne vint pas au rendez-vous. Jamais elle ne le revit. Soir après soir, elle scrutait le jardin. L’été, l’automne, l’hiver passèrent. Elle s’appliquait à oublier les yeux clairs, les cheveux bruns, l’allure d’adolescent qui l’avaient tant émue. Elle se traitait de folle et se promettait d’en faire un beau souvenir. Des années plus tard, alors qu’elle écoutait la radio, un flash d’information interrompit le flot musical : “ Le tueur de l’Ouest parisien a été arrêté. Il a avoué avoir tué plus de vingt femmes. Des recherches sont en cours pour vérifier ses déclarations. ” Mozart reprit ses droits et elle oublia cette actualité qui ne la concernait pas. Le soir, devant sa télévision elle savourait du Lillet avant de passer à table. Une mauvaise photo apparut sur l’écran. Avec stupeur, elle reconnut Henri. Elle posa son verre et respira profondément pour atténuer le choc. Et le journaliste d’expliquer complaisamment que le mis en examen, présumé innocent, disait-il de sa bouche gourmande, opérait toujours de la même façon. Il suivait une femme dans la rue, se mettait à courir, la dépassait, perdait un vieux mètre à enroulement automatique, revenait sur ses pas. Elle se précipitait pour l’aider à retrouver l’objet tombé sur la chaussée ou dans le caniveau. Il la remerciait, l’invitait à boire un café : “ Ce mètre était un souvenir de son père. Il y tenait beaucoup. ” La plupart du temps, elle ne résistait pas à cet homme apparemment timide, respectueux, attendrissant de maladresse. Elle acceptait de le revoir. Il s’assurait qu’elle vivait seule. Il agissait de préférence en fin de semaine. Au bout de quelques mois, il profitait d’un verre de boisson alcoolisée quelconque pour droguer sa future victime, la raccompagnait chez elle et l’étranglait durant son sommeil. Il restait dans l’appartement car un travail colossal lui restait à accomplir : découper le corps et évacuer les morceaux dans des valises trouvées sur place ou dans des sacs qu’il allait chercher chez lui, durant la nuit. Le médecin légiste trouva dans les tissus de la dernière morte des restes importants de benzodiazépine, tranquillisant délivré sur ordonnance. Henri reconnut volontiers que des médecins lui en avaient prescrit, pour soigner des angoisses. Un stock important fut retrouvé à son domicile, dissimulé dans une bibliothèque tout entière consacrée à l’anatomie humaine et à des revues animalières. Aucun corps ne put être reconstitué en entier. Henri fut soupçonné de cannibalisme mais cela ne put être prouvé. Le jardin du Centre Culturel fut fouillé méticuleusement, la terre tamisée à la recherche du moindre fragment d’os ou de dent. Le lilas, le seringat et le chèvre feuille en moururent. Lors de la dernière audience, son avocate désespérant de le rendre plus humain, l’interpella : “ Mais enfin, Henri, n’y a-t-il rien que vous ne regrettiez, que vous puissiez dire à ces familles qui souffrent ? - Non. Je ne regrette qu’une chose : j’ai causé du chagrin à Louise. Elle a dû m’attendre. Je lui demande pardon : ce n’était pas poli. Mais je n’ai pas pu la tuer, elle m’a parlé des girafes. ” Le lendemain, le journal “ Libération ” titrait : “ Le tueur aimait Louise et les girafes ” Un soir, Louise assise dans le salon, se servit une tasse de Lapsang Soucsong. Yeux fermés, elle huma la vapeur odorante, à la recherche de l’odeur des racines de pin chinois qui avait servi à fumer les feuilles de thé. Elle but une gorgée et contempla une fois de plus le jardin désert. Elle frissonna et ferma la fenêtre. Sous le porche, la porte s’ouvrit. Un homme apparut, poussant une brouette. Il la fit rouler sur le gravier et avança jusqu’au pied du mur mitoyen. Il entreprit de creuser un trou, puis un autre et enfin un troisième.
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Lilandril
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11 mai 2007
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Louise se raidit et regarda l'ombre. "C'est lui !". Après avoir creusé les trois trous, il mit des choses difformes dedans. "Prends garde !". Horrifiée, Louise crut voir des doigts, des pieds, des bouts de nez ... L'horreur la clouait sur place. "Fuis, fuis !". Après avoir mis ces solides suspects dans les trous, l'homme les reboucha. Mais, volontairement, il laissa dépasser un doigt de la terre. Louise se releva, calmement. Pâle comme la mort, elle se dirigea vers "lui". Il ne l'avait pas vu. Elle ne prit pas d'armes. Une phrase résonnait dans ses oreilles: "Le tueur aimait Louise et les girafes".
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Eleinad
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17 juillet 2007
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Elle ouvrit de nouveau sa fenêtre. "Henri ? Vous êtes revenu ? - Oui, Louise. J'ai été un détenu exemplaire ; alors, ils m'ont relâché. Buvez-vous toujours du thé ? - Oui. - Aimez-vous toujours les girafes? - Oui. - Moi aussi, Louise. Mais, vous tremblez ? Avez-vous peur ? - Oui, Henri. - Peur de moi ? - Je ne sais..."
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Eleinad
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27 mai 2008
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- Vous ne savez pas? - Ben non, je ne sais pas.J'espérais que nous pourrions au moins être amis et puis... - Et puis? Allez, osez le dire.Et puis j'ai... - Tué. -Voilà.Moi Henri, j'ai tué des femmes innocentes. J'ai été jugé, j'ai été condamné, j'ai purgé ma peine. - Que venez-vous d'enterrer?" Il éclata de rire, de ce rire qu'elle avait tant aimé et qu'elle sentit qu'elle aimait toujours autant. " ça, ce sont des bouts de poupées qu'une petite fille capricieuse a massacrées cette après-midi, par dépit. Elle vient d'avoir un petit frère et ne le supporte pas. C'est Elke, la fille de l'attaché culturel. - Désolée, Henri, j'ai été stupide.Bonsoir. - A demain? - Peut-être. - Bonsoir, Louise." Elle referma la fenêtre. Ce soir-là, elle fut longue à trouver le sommeil.
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