|
Avant toute chose, laissez moi vous dire que la journée a très mal commencé: Cécile a eu un de ces mal à se réveiller! Faut dire qu'elle est rentrée à pas d'heure, cette nuit. Je le sais, j'étais derrière la porte à l'attendre. Elle est arrivée après minuit, l'air à côté de la plaque, tellement vautrée sur son petit nuage qu'elle a failli me marcher dessus, un comble! Et ce matin, "on" n'arrivait pas à faire surface. Et j'ai du employer les grands moyens. Alors j'ai miaulé, arpenté la chambre en long en large et en travers, et j'au même du hausser le ton quand elle a dit: -Laisse-moi dormir, Marcel, c'est samedi, je ne travaille pas! "Hé! Ho! j'ai faim, moi, il est huit heures!" -C'est le seul jour où je ne suis pas stressée par un patron, alors va te recoucher dans ton panier, et fiche-moi la paix, je me suis couchée tard! Et alors, c'est mon problème, à moi? "Lève-toi, j'ai dit, sinon, je fais pipi sur le coin de ta table de chevet!" Et j'ai commencé à renifler le meuble. Elle a ouvert un oeil, puis deux, et elle a commencé à crier: -Mais qu'est-ce-que tu fais à tourniquer comme ça et à renifler partout! tu ne vas pas faire pipi, j'espère? va dans ta litière! "Lève-toi, j'irai dans ma litière après, lève-toi,je te dis! Sinon, je ne vais pas me gêner pour arroser ton meuble! Tu veux que je te montre? Et je me suis tourné, la queue bien droite, et ça a été radical. Elle a carrément hurlé: -Dans ta litière! Tout de suite! Et elle s'st levée d'un bond. Et moi, j'ai filé dans ma "maison de toilette", comme elle dit quand il y a du monde, pour faire genre. Remarquez, entre nous, il était temps, un peu plus et je faisais vraiment pipi. La honte. Elle m'a donné à manger en disant que je n'étais pas censé être malpropre, puisqu'on m'avait enlevé les pomponnettes justement pour éviter "ça". Sauf que moi, j'avais rien demandé. Et surtout pas d'être privé de mes attributs mâles. Elle a fini par débarrasser le plancher vers midi, en prenant soin, au passage, de me faire remarquer que mon assiette était restée au trois quarts pleine, que c'était de la pantomine que réclamer à manger quand on n'a pas faim, et bla bla bla... Alors maintenant, je suis là, derrière la fenêtre à guetter Bébert. Bébert, c'est mon pote. Moi, c'est Marcel. Marcel! vous vous souvenez? Marcel le siamois! Hé! Ho! n'allez pas croire que je suis un caïd parce que dans le quartier on m'appelle Marcel le siamois"! Non, non, je suis seulement un (superbe) siamois "seal point". Bébert, lui, c'est un gouttière gris et blanc, mais c'est un chouette mec. C'est mon copain depuis que Cécile m'a adopté. Justement le voilà, Bébert. Je cours au-devant de lui et à peine prend-il la peine de me saluer qu'il fonce sur ma gamelle. -Je peux finir ton assiette, là, t'en veux plus? Il n'attend pas la réponse et commence à engloutir ce que j'ai laissé. -Vas-y, j'ai pas faim. -Oh! y-a comme qui dirait quelque chose qui cloche, dit Bébert entre deux bouchées. -Comme tu dis, Bébert, y-a quelque chose qui ne va pas. Si tu savais, c'est la vrai cata. Et Bébert (Je vous ai dit que son vrai nom c'est Dagobert?)s'allonge sur le tapis, passe sa patte sur son museau et attend. -Cécile a un copain, je lui dis. -Et alors? c'est dans l'ordre des choses! tu avais bien des vues sur la rouquine, toi, avant que le véto... -Oui, bon, on va pas parler de ça pendant cent sept ans! Non, il ne s'agit pas de son copain (au fait je ne vous ai pas dit, le copain de Cécile, il s'appelle Marc) c'est pire! -Il n'aime pas les chats? -Si, si, il essaye de m'amadouer à chaque fois qu'on se voit, non, bien pire, je te dis! -Je vois pas, a dit Bébert, perplexe. -Il a un chien, j'ai lâché, lugubre. -Un CHIEN? tu as dit un CHIEN? -Ouais. Un golden retriever. -C'est quoi, ça? -Un sac-à-puces à poils longs. Un peu comme un labrador, tu vois. Alors, t'en dis quoi? -J'en dis...j'en dis...faut voir, il aime peut-être les chats aussi, lui, quoique... -Oui, eh bien copain des chiens ou pas, je ne veux pas de lui sur mon territoire. Il ne va pas fourrer sa truffe dans mes affaires, non? Et même si MOI il me tolère, qui te dit qu'il va te laisser, toi, rappliquer ici à chaque fois que tu en auras envie, hein? (oh! c'est pas gentil de jouer sur ce registre!) Du coup, Bébert se tait, et je peux presqu'entendre les rouages de sa cervelle grincer: "chien ennemi du chat- chien me court après- danger-interdiction de revenir- Plus de restes à manger- Arrivé à ce stade, comme toujours, ça se met à tourner en boucle et au bout d'un certain temps, Bébert finit par dire: -Faut faire quelque chose. -Compte sur moi pour faire quelque chose, tu n'imagines pas que je vais laisser ce cabot s'installer, non? - Et il a quel âge, ton golden-machin? -Je sais pas, six ou sept mois, pas plus! -Oh! alors là, tu en viendras facilement à bout, c'est bête à cet âge là les cabots, ça pense qu'à jouer et à faire le guignol! On a parlé encore un peu et Bébert est rentré chez lui parce que ses croquettes l'attendaient. Manger que des croquettes ce doit pas être drôle tous les jours, mais les vieux de Bébert ne veulent pas qu'il grossisse, alors le pauvre est rationné. Heureusement qu'il y a les restes de mes gamelles, sinon, ce serait un sac d'os, le Bébert. Comme Tatave, tiens, sauf que Tatave, c'est dans les poubelles qu'il trouve sa pitance. Je rêve un peu, nonchalamment étendu dans une flaque de soleil quand j'entends une voiture s'arrêter devant le portail du jardin. Non, mais je rêve, là! Voilà Cécile qui ramène son coquin ET le chien! Attends un peu, mon pote, tu vas comprendre ta douleur dès que tu vas poser une patte sur MON territoire! Tout ce petit monde entre dans la maison, et Cécile-la-fourbe, toute guillerette, qui dit: -Regarde, mon Marcel, je t'amène un petit copain! "Non, mais, ça va pas bien la tête, je t'ai demandé quelque chose, moi?" Et voilà sac-à-puces qui me fonce dessus, sans écouter ce que dit le Marco: -Sois gentil avec le chat, Charly, ne lui fais pas de mal! "Je suis assez grand pour me défendre, eh! Dugland! Il a qu'à s'approcher, ton bestiau, tu vas voir! Et ben, c'est ce qu'il fait, le bouffon. Il s'élance, tout pataud, pile à deux pas de moi qui suis resté tranquillement assis, cool (mais prêt à lui sauter dessus) et le voilà qui me regarde, l'oeil rigolard, l'arrière train en l'air et la queue comme un balai d'essuie-glace, et qui me dit: "On joue?" Ma parole, il va pas bien ce cabot! "Tu m'as regardé, sac-à-puces, j'ai une tête à jouer avec les clébards, moi? dégage! Je me lève dignement, affichant une superbe indifférence, et je me dirige vers le canapé à petits pas comptés. J'aurais pas du. Voilà que je suis tétanisé: quelque chose de froid se colle à mon arrière-train. D'un bond, je me retourne, et paf! sur le pif. "Hé! Ho! Tu vas enlever ta truffe de là, gros dégoûtant!" Interloqué, sac-à-puces recule et s'assoit, la tête penchée. Non mais, en voilà des façons! Marc et Cécile rigolent: -Ce n'est pas une chienne, Charly, c'est un chat! L'autre les regarde alternativement, il a pas l'air de comprendre. Je vais pas avoir de mal à lui concocter un petit tour à ma façon, à ce guignol. L'occasion se présente plus tôt que prévu. -Tu veux un thé mon Doudou? dit Cécile à Marc en minaudant comme une demeurée. (Non, mais écoutez-moi ça: mon Doudou, à quoi ça ressemble, voulez-vous me dire?) Et l'autre qui répond dans le même langage débile: -Si ça ne te dérange pas ma Bichette, je veux bien!" Et ben ça promet. Et voilà Cécile qui s'affaire en sortant les tasses du dimanche, et le sucrier du dimanche, et le pot à lait du dimanche (enfin tout ce qu'elle sort le dimanche quand ses parents, qui habitent le pavillon à côté, viennent la voir, flanqués de mamie Nénette, quoi) -J'ai fait un gâteau exprès pour toi, mon Doudou, dit Cécile. Ah oui? et quand ça? J'ai jamais vu Cécile faire de la patisserie, moi! Et la voilà qui rapplique avec un truc tout rose et crêmeux qui sent le pâtissier du coin à trois kilomètres. Le grand dadais s'extasie comme il se doit: -Oh! quelle merveille, je ne te connaissais pas ce talent, ma bibiche! Rassure-toi, mon pote, moi non plus. Elle arrange tout bien sur la belle nappe blanche (du dimanche) tout en pérorant inutilement, ce qui n'a pas l'air de gêner le dadais, vu qu'il boit ses paroles comme si c'était un discours de haute portée philosophique, pendant que Charly le chien suit tous ses mouvement avec un regard d'halluciné. Ma parole, il en bave. -Tu serais gentil de venir m'aider à préparer le thé, mon minou, je ne sais pas comment tu l'aimes! "Minou?" Elle me cause, là? mais je sais pas préparer la tisane, moi, elle se débrouille toute seule, d'habitude! -Avec plaisir, Bichette, je l'aime assez corsé, mais c'est vrai que c'est tout un art, mais tu dois faire ça à merveille, j'en suis sûr! C'est le pompon. S'il savait que Cécile se contente d'habitude de tremper vaguement un sachet dans une tasse d'eau chaude, et même que le truc sert deux fois! Je te prédis des lendemains qui déchantent, mon bonhomme! Les voilà partis dans la cuisine. C'est le moment ou jamais. Tout est très harmonieusement disposé sur la table de la salle: le gâteau dans son plat en simili argent, les tasses dans leurs jolies soucoupes, les petites cuillères brillantes, le sucrier étincelant, manquent plus que les fleurs, tiens! Et le Charly, remarquez bien, toujours en hypnose sur son séant devant tout ça. C'est simple, il n'a pas quitté le gâteau des yeux durant toute la durée du cérémonial. Mais oui, mon gros, tu vas te régaler! Je me dresse sur mes pattes arrière, me cramponne avec mes pattes avant sur la nappe. Y-a plus qu'à tirer, maintenant, à se laisser retomber, et à décamper vite-fait. Dans le tintamarre qui s'ensuit, (sucrier, tasses, plat, petites soucoupes , assiettes et petites cuillères bringuebalent joyeusement) Charly sort de sa catalepsie et ne fait ni une ni deux: il se jette sur le gâteau qui s'écrase par terre. Glurp! Glurp! Glurp! il en a déjà avalé la moitié quand les deux autres sortent de la cuisine à fond de train. -Charly! crie Marc -Oh! mon Dieu, crie Cécile Charly ne daigne pas lever le nez, vu qu'il n'a pas fini d'engloutir. Moi, je suis en haut du buffet et j'observe. -Qu'as tu fait, vilain garçon, dit Marc en fixant son chien avec sévérité. L'autre, de la mousse de framboise plein les babines l'ignore totalement et continue de baffrer. Ce doit être un chien sourd. - Mais arrête! Et Marc saisit le glouton par le collier et le tire en arrière. -Ne le gronde pas, dit Cécile, c'est notre faute, aussi, nous n'aurions pas du le laisser seul avec le gâteau! Ben voyons! -C'est la première fois qu'il fait ça, dit Marc, visiblement catastrophé, c'est invraisemblable, la prochaine fois, ce sera un rôti! Tu es puni, méchant garçon, va dans le couloir et n'en bouge plus! Non, mais tu as vu ce chantier? Et Marc emmène sac-à-puces dans le couloir et referme la porte. Aussi sec, le chien se met à ululer. Il a l'air dans tous ses états, le Marco. Fébrilement, il aide Cécile à ramasser la vaisselle, qui par miracle n'est pas cassée -dommage- et se répand en plates excuses: -Vraiment, Cécile, il n'a jamais fait ça, je t'assure,! Je ne sais pas ce qui lui a pris! Regarde ton beau gâteau, ce qu'il en reste! -Mais ce n'est pas grave, mon Doudou! Encore? -Attends, continue Marc en saisissant un pan de la nappe, je vais nettoyer le tapis, ma Bibiche! Ah! c'est une chance, ton gâteau s'est effondré uniquement dans les plis de la nappe! Tu parles d'une chance! La chance, c'est s'il était resté sur la table, eh! Dugland! -Ce n'est rien, rien qu'une nappe à laver, mon Doudou, tu en seras quitte pour manger des biscottes! Sur ce, le Marco commence à péter un câble. -Je m'en veux!Si tu savais comme je m'en veux! je n'aurais jamais du amener Charly! (Tu l'a dit, bouffi!) Ton beau gâteau! Tout réduit en bouillie! C'est pas vrai! Tout en bouillie ton gâteau! Et j'aime pas les biscottes! enfin je veux dire, c'est très bon les biscottes! Ca y est, il ne sait plus ce qu'il dit. Moi, je rigole. J'ai fait d'une pierre deux coups: Cécile va devoir réfléchir: entre un chien qui vole et un copain qui radote, la voilà bien! Stoïque, Cécile remet tout en place. Mais je la sens stressée parce que maintenant,derrière la porte, y-a Charly qui hurle à la mort. -Tais toi, Charly, crie Marc. -C'est rien, mon chien, dit Cécile dis que tu ne recommenceras plus! Non mais on nage en plein délire, là! L'autre aboie, à présent. -Va le chercher, dit Cécile, il est assez puni, maintenant! -Pas question, il faut qu'il comprenne que, quand il fait une bêtise, il doit être puni, dit Marc énergiquement. -S'il-te-plaît, s'il-te-plaît, bêtifie Cécile, va chercher ton toutou, je t'assure qu'il n'est pas responsable, il a cru que... -Que quoi, coupe Marc? qu'il a le droit le dévorer tout ce qui se trouve sur une table? Il est censé se tenir correctement, non? Je l'ai éduqué en ce sens! -Mais il est jeune, il n'a pas tout retenu! Il faut persister dans l'éducation, ça oublie vite, un jeune chien! Va le chercher! On va mettre des biscottes sur la table avec de la confiture et va lui dire de ne pas y toucher. Hein? on a qu'à faire ça. Ce sera le début d'un dressage correct. Marc regarde Cécile d'un drôle d'air. Il doit penser qu'elle est devenue subitement zinzin. Le choc, peut-être, d'avoir vu son gâteau hors de prix réduit à un petit tas de mousse informe. -Je te signale, dit Marc, glacial, qu'avec ce qu'il vient d'engloutir, il ne les regardera même pas, tes biscottes. Cécile persiste et signe: -Même avec de la confitue? -MEME AVEC DE LA CONFITURE! C'est Marc qui hurle à présent. Ce doit être le contrecoup du stress. De mon perchoir, je n'en perds pas une miette: Quand je vais raconter ça à Bébert! Le chien aboie, Marc crie et Cécile pleurniche, à présent. Youpiii!! Quelle merveilleuse journée! -Et permets moi de te dire, continue le Marco, que je connais mon chien! et que je sais comment l'éduquer! Maintenant, si tu veux me donner des cours de psychologie canine, vas-y, je ne demande qu'a me perfectionner! -Je ne veux rien donner du tout, dit Cécile entre deux reniflements, je dis seulement qu'un chien de sept mois ne peut pas se comporter correctement en toutes circonstances! -Quand je mange, il ne pique pas dans mon assiette, dit Marc. -Parce que tu l'as gavé avant, tiens! -Non, Madame, le chien mange "après" moi, parce que le chef de meute, c'est moi! Alors là, respect. Marc en chef de meute -même réduite- C'est quelqu'un! -Chef de meute, ricane Cécile qui a repris du poil de la bête, vous n'êtes que deux! c'est vraiment la mini meute hahaha. Et toc. -Forcément, ça te dépasse, l'autorité d'un maître, ton chat n'en fait qu'à sa tête, lui! Qu'est-ce que je viens faire la-dedans, moi, hein? Il va pas monter Cécile contre moi, le dadais, non? -Laisse Marcel en dehors de tout ça, je te prie, et fais rentrer ta "meute" qui fait un raffut pas possible! Il serait temps que je descende de mon poste d'observation, moi, avant qu'un éclair de lucidité ne rétablisse l'ordre dans leurs neurones, à ces deux-là! On ne sait jamais, ils pourraient être subitement frappés d'intelligence et faire le rapprochement des évènements avec moi. Tels que je connais les humains il y a peu de chance, mais je me méfie de Cécile et de ses intuitions soudaines. Sans faire de bruit, je saute sur le canapé, me coule derrière et atteint silencieusement la fenêtre. Une détente souple sur le rebord et hop! me voilà dans le jardin. A leur nez et à leur barbe. L'espion en pattes de velours, c'est moi. Je les laisse vociférer (on se demande qui, du chien ou des deux excités fait le plus de boucan!) Arrivé dans le jardin, loin du bruit et de la fureur, j'ai une idée lumineuse. Vous allez voir. Et si je faisais sortit Charly? hein? C'est ça qui mettrait le poin final à la fête! Sûr qu'il irait creuser un trou dans le jardin, et je vous dis pas le barouf que ferait Cécile avec des trous dans ses parterres! Je retourne à la porte d'entrée et prenant mon élan, je saute sur la clenche. Mais oui, vous inquiétez pas, je sais faire, j'ai l'habitude. Zut, raté. Allons-y encore une fois. A-y-est! vas-y mon bon chien, tu peux sortir t'amuser un peu! Le Charly arrête subitement d'aboyer: Il a une vue imprenable sur le jardin et je suis sûr qu'il imagine tout un tas de jeux rigolos comme déterrer les fraisiers, par exemples. Que Cécile vient de planter avec amour. Ou se rouler dans la terre et revenir tout crotté. "Non, mais arrête là! Bas les pattes, sale cabot!" Le voilà qui se remet à me sauter dessus, qui gambade, qui me pousse avec son museau: "Alors on joue?" "Non, on joue pas! Va jouer tout seul! t'as de la bonne terre partout, là, qu'est-ce que t'attends?" Mais c'est pas vrai, va falloir que je dégage, moi, il va pas me lâcher, ce sac à-puces! Je fais demi-tour et cavale vers le fond du jardin. Non, j'hallucine, il galoppe derrière moi, maintenant! "Lâche-moi! vas jouer dans le jardin!" Rien à faire, il croit que c'est un jeu! ma parole il va me ratttraper si ça continue et me baver dessus ou je ne sais quoi de tout aussi répugnant! J'arrive devant le bassin aux poissons rouges. Zut, j'aurais pas du passer par là, je me rends compte -trop tard- que je n'ai pas le temps de calculer mon élan pour le franchir. Je suis obligé d'agir en une fraction de seconde: une formidable détente des pattes arrière et hop! Dans la flotte. Avec les poissons. Au secours! C'est froid! C'est inconfortable! Je vais mourir! Je nageotte comme je peux (oui, je sais nager!) mais je n'ai aucun appui pour sortir de là, et me voilà condamné à nager en rond jusqu'à ce que mort s'ensuive! Parce que le temps qu'on me retrouve -dans trois ans, peut-être, allez savoir!- il n'y aura plus de Marcel! Déjà je m'épuise, c'est la fin, je le sens! Je regrette d'avoir fait tomber le gâteau! je regrette tout, tiens, pendant qu'on y est! Hé! c'est quoi ce raz-de marée? Je me sens happé par la peau du cou. C'est Charly qui vient de sauter dans le bassin et qui me tient entre ses mâchoires. Et qui, sans effort apparent, ressort du bassin. "Ah! mon bon Charly! Bon, ben, ça va, tu peux me lâcher, maintenant! Lâche-moi, je te dis!" Mais Charly galope à fond de train vers la maison et me voilà secoué comme un prunier, malgré mes miaulements furieux. Il pile devant la porte de la salle à manger et gratte frénétiquement. Il ne m'a toujours pas lâché, le bougre, et je piaille de plus belle. Je pousse des hurlements stridents comme seul un chat en situation de panique peut faire. Vous n'avez jamais entendu? Ca donne ça: "WA-WA-OUH! WA-WA-OUH! Le tout sans respirer ou presque. Ce qui fait que les deux autres abandonnent les hostilités et ouvrent la porte à la volée (ils devaient croire que Charly me dévorait!) Et j'entends simultanément: -Oh! Mon Dieu! Mais non, ce n'est que moi, Marcel. -Mais qu'est-ce qui t'es arrivé! dit Cécile affolée. -Il ne va pas te répondre, dit Marc avec logique, va chercher une serviette de bain! Mais si, Monsieur, mais si,je peux répondre, mais vous autres, humains, ne comprenez plus notre langage! Charly me dépose sur le sol où je reste misérablement, trempé comme une soupe et grelottant, puis s'assoit quelques pas en arrière, vigilant. Cécile tend une serviette-éponge à Marc qui m'enveloppe et me frictionne vigoureusement. "Eh! pas si fort, s'il vous-plaît, je suis fragile, moi!" "C'est ce qu'il me fait quand je prends un bain" dit Charly. Tiens, Charly peut communiquer avec moi autrement que pour dire "on joue?"! . "Et estime-toi heureux si tu échappes au sèche-cheveux,continue Charly, moi, j'y ai droit à chaque fois". "non, pas le sèche-cheveux, pitié!" -Va chercher le sèche-cheveux, Cécile, s'il-te-plaît, dit Marc. Cécile obéit. on dirait que, pour une fois, elle reconnait l'autorité du mâle. Et le voilà qui branche l'instrument maudit. "Laisse-toi faire, dit Charly, c'est le meilleur moyen d'écourter la séance." Je me laisse faire. D'accord, la chaleur est douce, mais quel vacarme! Quand Marc me juge sec, il remet mes poils dans le bon sens du plat de la main. "Mais laisse, je bougonne, je peux m'en occuper tout seul!" -Voilà, dit Marc en se redressant, tu en es quitte pour la peur, mon chat! Et toi, Charly, viens que je te félicite, tu es un bon chien! Mais comment as-tu fait pour sortir? Et Marc caresse la tête du héros du jour tandis que Cécile prend charly carrément par le cou et frotte sa joue contre son museau. -Brave chien, tu as sauvé mon Marcel! "Hé! Ho! C'est sa faute si je suis tombé dans l'eau, il me courait après!" -Tout ça ne me dit pas comment tu as pu tomber dans le bassin à poissons, tu n'y vas jamais, d'habitude! -Il aura voulu attraper un moineau, dit Marc et mal calculé son élan! "C'est c'la, oui!" -Il faudra que je vois si on peut mettre une protection, pour éviter ce genre d'accident à l'avenir, conclut Marc. C'est pas le mauvais bougre, au fond. -Bon, dit Cécile, on le prend, ce thé? J'ai retrouvé des biscuits au chocolat, ça devrait faire l'affaire! Et du coup, elle expédie le rituel du thé en deux temps trois mouvements, et bientôt le liquide chaud et ambré fume dans les tasses. Charly sait qu'il n'a pas intérêt à quémander un biscuit et va s'allonger sur le tapis, le museau entre les pattes, tout en surveillant son petit monde d'un oeil. J'hésite un instant. Tout ça m'a épuisé. Je ferais bien un petit somme, moi! A petits pas, j'approche de Charly, je renifle un peu son flanc qui palpite doucement et je m'étends contre lui avec précaution, la tête sur son cou. C'est chaud, c'est rassurant, et il semble calme pour un bon bout de temps. Il se pousse légèrement pour que je sois à mon aise: "Tiens, mon pote, c'est plus confortable comme ça!" "Mon pote"? comment il parle, lui! Marc et Cécile nous contemplent. -C'est gagné, on dirait, dit Marc. Cécile hoche la tête. -Tu vois, mon Doudou, il fallait laisser faire les choses. Marc et Céciles vont se remettre à bêtifier, c'est sûr. Tout rentre dans l'ordre. Charly ferme les yeux. Dans cinq minutes il va se mettre à ronfler. Je ferme à demi les miens et laisse un bienfaisant ron-ron envahir mon corps. Avant de me laisser emporter par le sommeil à mon tour, je pense à tout ce que je vais raconter à Bébert. Avec les modifications qui s'imposent, bien sûr!
|