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"Il n'ira pas beaucoup plus loin La nuit viendra bientôt Il voit là-bas dans le lointain Les neiges du Kilimandjaro Elles te feront un blanc manteau Où tu pourras dormir Elles te feront un blanc manteau Où tu pourras dormir, dormir, dormir" - Mais enfin Pappy Daniel, tu vas te taire .Tu empêches toute la maison de dormir. - Tu trouves que je chante mal,ma grande Sophie? - Non, Pappy mais il est tard et il faut que tu dormes, que tu reposes ton grand corps malade. - C'est vrai.Tu as raison.Je me tais". Il reposa sa tête sur l'oreiller, remonta soigneusement le drap d'une blancheur neigeuse.La grande Sophie borda la couverture d'un blanc immaculé, elle aussi. Elle posa un baiser sur le front de Daniel, éteignit la lampe de chevet et s'éloigna en fermant doucement la porte derrière elle. Pappy ne dormait toujours pas.Les vieillards dorment peu pour essayer de mieux vivre le temps qu'il leur reste. Il pensait à la fille qu'il avait le plus aimée. Elle s'appelait Aline. Toujours les mêmes images lui revenaient. Elle marchait sur une plage,s'éloignait dans le lointain, entrait dans la mer sans se retourner et nageait, nageait... Il ne pouvait la suivre car il avait toujours eu peur de l'eau et ne savait pas nager. Assis sur le sable, avec un bois flotté échoué à ses pieds, il dessinait et l'attendait. De temps en temps,il criait "Aline" à perte de voix pour qu'elle revienne. Elle sortait enfin de l'eau, riait de le voir là qui l'attendait.Ils s'en allaient main dans la main.Comme il était heureux, en ce temps-là! Et pourtant elle l'avait quitté. Pour Christophe, un de ses amis à lui. Elle n'avait pas eu le courage de lui dire qu'elle ne l'aimait plus. C'était lui qui les avait surpris Comme chaque samedi,il revenait par le train de nuit. Toute la journée,une tempête avait soufflé. En cette saison,c'était inhabituel. Le vent d'hiver avait soufflé en avril. Dès six heures au clocher de l'église,les arbres avaient été fauchés, hachés menu et gisaient dans le square, face à la gare. Aline n'était pas sur le quai à l'attendre avec son merveilleux sourire.Il n'en fut pas étonné car il faisait vraiment mauvais temps, ce soir-là. Il partit vite chez lui. Sur son chemin, il pensa à Christophe, son ami depuis toujours.Il était veilleur de nuit à la mairie.A l'idée de se faire offrir un café bien chaud, il alla le rejoindre. Et il la vit.Elle sortait de la mairie, se retourna et envoya un baiser du bout des doigts vers Christophe, resté dans l'encoignure de la porte. Ils ne le revirent jamais.Il reprit un train et partit loin, très loin, très longtemps. Quand il revint, ils étaient mariés. Aline avait pris vingt kilos et n'arrivait pas à avoir d'enfant, ce qui la rendait hargneuse. Pour être tranquille, Christophe se réfugiait dans l'alcool et buvait jusqu'à plus soif. Tard le soir, accoudé au comptoir du "Café de la Gare", il marmonnait sans cesse les mêmes mots:"Je lui dirai les mots bleus,les mots qu'on dit avec les yeux,ceux qui rendent les gens heureux." Le patron qui en avait entendu bien d'autres et des moins poétiques l'écoutait avec indulgence, tout en essuyant ses verres. Quand Daniel entra dans le bar, il sut qu'il lui restait une rancœur subtile qui gâcherait l'instant fragile de leurs retrouvailles, alors il s'assit loin de Christophe et le regarda s'alcooliser toute la soirée. Vers minuit, il s'en alla, se cacha sur le chemin de hallage.Il savait que Christophe passerait par là pour revenir chez lui.Il attendit.Il était très patient. Christophe titubait.Ce fut un jeu d'enfant de le faire trébucher et tomber dans l'eau froide et sale.Un croc en jambe et le tour fut joué. Ce soir,bien au chaud au fond de son lit,Pappy sourit encore à ce souvenir finalement délicieux. Il s'endort enfin sous le regard bienveillant de la photo d'Edvige, sa femme, la mère de ses enfants, morte l'an passé. De mort naturelle.
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